Les origines du métier de Lapidaire dans le Haut Jura
Si le terme Jura provient du mot celte « juris » signifiant littéralement une forêt de montagne, il laisse entendre l’omniprésence de la forêt et du milieu naturel ; le savoir-faire des hommes complète alors cette nature généreuse pour offrir un lieu de vie paisible et authentique.
Le travail des pierres précieuses s’est enraciné dans le Haut-Jura et le Pays de Gex grâce à une conjonction de facteurs : la demande de l’horlogerie genevoise, l’arrivée d’artisans venus de Genève et de Paris, et les hivers longs et rigoureux du massif. Toute activité agricole étant impossible en plein hiver, il fallait trouver une activité à pratiquer chez soi, nécessitant peu de matériel et d’espace. La taille des pierres, exercée en famille sur un simple établi en bois, fut ainsi une aubaine pour les habitants de ces froides vallées. En 1859, l’économiste Armand Audiganne, venu enquêter sur place pour la Revue des Deux Mondes, décrivait déjà « l’alliance fréquente d’une profession pastorale l’été et d’une profession mécanique en hiver ».
De nombreuses régions de montagne ont su, comme le Haut-Jura, se créer une identité du territoire grâce aux activités manuelles hivernales faites en famille au sein de chaque maison. Il existe par exemple toute une tradition du travail du bois dans le Queyras, dans les Hautes-Alpes à la frontière italienne, où les familles taillaient des rosaces et créaient des boîtes et des meubles en bois durant l’hiver.
Si actuellement les plaques tournantes de la taille de pierre se trouvent en Inde et en Thaïlande, le savoir-faire du Haut-Jura reste privilégié pour tailler des pierres d’exception ou retailler des pierres qui en ont besoin.
![]() Mijoux au début du 19ième siècle
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D’où viennent les premiers lapidaires ?
Deux récits, qui ne s’excluent pas, expliquent l’arrivée du métier. Le premier est genevois : dès les XVIe et XVIIe siècles, des artisans catholiques quittent Genève devenue calviniste pour s’installer de l’autre côté de la frontière. Puis, après la révocation de l’Édit de Nantes en 1685, des lapidaires et bimbelotiers protestants et juifs de la rue du Temple, à Paris, se réfugient à Genève dans le quartier de Montbrillant. La crise économique qui frappe la Suisse à la fin du XVIIe siècle et l’ordre bernois d’expulsion des réfugiés de 1694 en poussent une partie vers le Pays de Gex, puis vers le Haut-Jura en remontant la vallée de la Valserine.
Le second récit, cher aux Jurassiens, est celui d’un inventeur : vers 1735, un nommé Michaud, des Thoramy (hameau de Lamoura), aurait eu l’idée de façonner de minuscules pierres percées d’un trou, les contre-pivots, dont se servaient les horlogers. Ces traditions sont relayées par l’historiographie locale ; Audiganne lui-même, en 1859, refusait de dater l’origine du métier à Septmoncel, notant seulement qu’il y était « héréditaire depuis fort longtemps » et s’y était surtout développé depuis le milieu du XVIIIe siècle.
Lapidaires et horlogers : une question de précision
Ces deux corps de métiers, bien que nobles, auraient pu se passer l’un de l’autre, si ce n’est pour l’agrément et le design de certaines pièces ; mais c’était sans compter sur la dureté de pierres telles que le rubis. Dans les années 1690, le mathématicien genevois Nicolas Fatio de Duillier met au point le perçage du rubis au foret diamanté ; le 1er mai 1704, il obtient à Londres, avec les horlogers Peter et Jacob Debaufre, le brevet anglais n° 371 pour l’emploi de pierres percées comme paliers de montre. Les horlogers ont désormais besoin de contre-pivots en rubis pour gagner en précision et en longévité.
La très forte demande de ces contre-pivots, devenus indispensables à l’horlogerie de qualité, a fait naître de nombreux ateliers de lapidaires, notamment à Mijoux, Lamoura et Septmoncel. Côté suisse, Joseph Guignard devient en 1712 le premier lapidaire de la vallée de Joux, qui compte une cinquantaine de pierristes en 1749. À Lajoux, la « grande fabrique » de contre-pivots en rubis occupera jusqu’à 200 ouvriers, avec des contrats passés auprès des horlogers suisses.
Voltaire à Ferney et la rupture avec Genève
Installé à Ferney à partir de 1758-1759, aux portes de Genève, Voltaire transforme le bourg en véritable colonie artisanale. En 1770, lorsque les troubles politiques genevois chassent de la ville les « Natifs », ces artisans sans droits politiques dont beaucoup sont horlogers, il les accueille et fonde la Manufacture royale de Ferney. Il mobilise ses relations pour écouler les montres jusqu’à Versailles, en Russie auprès de Catherine II, en Espagne et dans l’Empire ottoman. Genève, qui voit sa « Fabrique » concurrencée sur son propre savoir-faire, riposte en fermant ses frontières aux artisans du Pays de Gex, ce qui asphyxie l’horlogerie gessienne et les lapidaires qui en dépendaient. La manufacture décline après la mort de Voltaire en 1778 ; les lapidaires du Pays de Gex et du Jura, privés du débouché genevois, se tournent alors durablement vers Paris et ses joailliers.
Avant l’arrivée des lapidaires, les habitants du Haut-Jura pratiquaient déjà la tournerie et la taille de petites figurines religieuses en bois. Cette tradition avait développé des capacités de finesse et de précision particulièrement appréciées pour le travail des petites pierres.
Que taillait-on ?
L’Encyclopédie de Diderot (article « Lapidaire », 1765) décrit les techniques en usage à l’époque : les rubis, saphirs et topazes orientaux se taillent sur une roue de cuivre arrosée de poudre de diamant ; les émeraudes, améthystes, grenats et agates sur une roue de plomb imbibée d’émeri, puis se polissent sur une roue d’étain au tripoli. Ce sont exactement les roues que l’on retrouvera sur les établis jurassiens. Aux contre-pivots d’horlogerie succèdent les pierres fines et de couleur, mais aussi les pierres fausses : le strass, mis au point vers 1758 par le joaillier alsacien Georg Friedrich Strass, offre aux ateliers une nouvelle matière à travailler. À la fin du XVIIIe siècle, les tailleries exportent vers Paris et Pierre Hubert Lançon taille les premiers brillants à 32 facettes. En 1827, une étude sur l’industrie française recense 3 500 personnes occupées à la taille des pierres fines ou fausses dans la commune de Septmoncel et l’arrondissement de Saint-Claude. Le diamant arrive dans les années 1870 et, après le procédé de synthèse du rubis et du saphir breveté par le chimiste Auguste Verneuil en 1902, les pierres synthétiques fournissent une nouvelle matière abondante aux ateliers.
Le Verlagssystem : comment la matière était confiée
L’organisation du métier relève de ce que les historiens appellent le Verlagssystem, ou système de la mise en travail à domicile : un négociant, le « commettant » ou « fabricant », achète la matière brute, la distribue aux familles du village, fixe le prix de la tâche, récupère les pierres taillées et les vend aux joailliers de Paris. L’ouvrier ne possède que son établi et son savoir-faire ; il ne voit jamais le client final. Ce système, étudié par l’historien Thomas Figarol pour le district de Saint-Claude, convient parfaitement à une société de paysans-ouvriers dispersés sur les plateaux : il dispense de construire des usines, s’adapte aux rythmes agricoles et reporte le risque commercial sur le négociant. Il fait aussi la fortune de dynasties de marchands lapidaires, comme les Dalloz à Septmoncel, dont les dames s’habillent à la mode parisienne au point que le village est surnommé le « Paris du Jura ». Son revers est la dépendance salariale : Audiganne avertit dès 1859 que si les commettants cherchaient à « peser de plus en plus sur les salaires », ils porteraient « un coup mortel à l’industrie locale ». C’est précisément contre cette dépendance que se dresseront les coopératives et le syndicat du début du XXe siècle.
Le travail à domicile : un métier de confiance
Jusqu’au XXe siècle, le lapidaire jurassien travaille donc chez lui, en famille, payé à la tâche ; Audiganne compte « deux ou trois intermédiaires » entre le lapidaire de Septmoncel et le joaillier parisien. Il oppose ce modèle à celui d’Amsterdam, seule autre localité au monde à posséder alors une industrie comparable, où des centaines d’ouvriers taillent le seul diamant dans des ateliers à vapeur : à Septmoncel, le travail est domestique, mais « infiniment plus varié », puisqu’on y taille toutes les pierres sauf le diamant. Il souligne enfin qu’on confie à l’ouvrier de la besogne « pour quinze ou vingt jours » sans qu’aucun lapidaire n’ait jamais été taxé d’infidélité.
L’établi jurassien et ses outils
L’Inventaire général du patrimoine a documenté un établi type de Septmoncel, réalisé à la fin du XIXe siècle par le menuisier-ébéniste Julliard : deux postes de travail en vis-à-vis, l’un pour la taille, l’autre pour le polissage. Une manivelle en laiton, actionnée de la main gauche, entraîne par une courroie de cuir la meule en cuivre diamanté (taille) ou en cuivre (polissage). De la main droite, l’ouvrier présente la pierre fixée au bout d’un bâton ; en face de lui, sa femme polit les facettes. Deux outils typiquement jurassiens perfectionnent cette taille : « l’invention », guide en bois et métal qui règle l’inclinaison du bâton, et l’étui diviseur, qui régularise la dimension des facettes. Le bâton mécanique, inventé vers 1880 à La Pesse, puis les procédés d’Émile Dalloz-Bourguignon à Saint-Claude, capable de tailler 24 et 32 facettes à la fois avant de mettre au point avec Léon Chambard une machine double à 71 broches, ouvrent la voie à la production en série des pierres synthétiques. En 1957, le mécanicien André Verguet, de Chassal, construit encore des machines à cylindre pour les ateliers de Septmoncel.
La nature généreuse du Jura aide les diamantaires
Saint-Claude, capitale du diamant du Haut-Jura, a su mettre toutes ses chances de son côté. Si la taille des pierres fines restait manuelle et domestique, celle du diamant exigeait des tailleries mécaniques. Eugène Goudard (1820-1895), fils de cultivateurs de Divonne devenu négociant lapidaire à Paris, va apprendre la taille du diamant à Anvers avant d’ouvrir une première diamanterie à Saint-Genis-Pouilly en 1874. En 1878, associé à Sylvain Dalloz, il installe sur un ancien moulin des bords de la Bienne, au hameau de la Patinerie rebaptisé Montbrillant en 1885, une usine de taille du diamant qui fonctionnera jusqu’en 1934 ; sa roue à augets de huit mètres en subsiste. D’autres diamanteries suivent à Divonne, Mijoux, Thoiry et Gex. La maîtrise de l’énergie hydraulique de la Bienne et de la Valserine fut ainsi déterminante pour cette branche du métier.
Lapidaires du Jura : un modèle social et économique
Le Haut-Jura est une terre de coopératives, rattachées au mouvement dit « École de Saint-Claude ». Dès le 3 septembre 1891, des tailleurs de diamants fondent la coopérative « Le Diamant » à Avignon-lès-Saint-Claude ; en 1898, la société Lacroix-David et Cie se transforme en coopérative ; en 1911 naît à Septmoncel le Syndicat des ouvriers lapidaires, qui fixe des barèmes de prix par catégorie de pierres. Les Ateliers coopératifs des Lapidaires Jura et Ain, créés sur le papier en 1914, sont réellement fondés à Septmoncel le 27 novembre 1919 par 52 membres, dont sept fils du cultivateur César Mandrillon, qui avait fait graver « Un pour tous, tous pour un » sur le linteau de sa maison-atelier. La coopérative centralise les commandes et redistribue le travail ; les lapidaires sont payés pour leur travail et détiennent des parts sociales, et les bénéfices alimentent une caisse sociale et une caisse de retraite. Elle emploie 150 personnes en 1924, mais la crise de 1929 la réduit à une vingtaine de sociétaires, qui travailleront sans salaire jusqu’en 1933 pour la maintenir en vie.
Apogée et déclin
À la veille de 1914, la seule taille du diamant occupe environ 1 500 ouvriers dans le district de Saint-Claude, et l’ensemble du métier plusieurs milliers de personnes entre Haut-Jura et Pays de Gex, pour l’essentiel des paysans-ouvriers travaillant l’hiver. En 1925, on dénombre encore une vingtaine d’ateliers ; la crise de 1929, puis les guerres et la concurrence des pays producteurs de pierres brutes, feront disparaître presque tout le travail à domicile.
Jean et Madeleine Trabbia : choisir la pierre naturelle
Jean Trabbia commence jeune dans la profession. Madeleine, née en 1923 à Saint-Jean et installée à Mijoux lors de leur mariage en 1943, a déjà travaillé à la « Diamanterie » de Saint-Genis sur des rubis d’horlogerie. Cette expérience lui permet de rejoindre immédiatement Jean à l’établi domestique. Pendant l’Occupation, Jean travaille chez Duraffourg et participe aux FFI ; rappelé sous les drapeaux, il ne revient qu’en décembre 1945. L’absence de son employeur les conduit à s’installer comme artisans.
L’atelier grandit jusqu’à employer une dizaine de personnes. Les bonnes années d’après-guerre reposent encore sur des matières variées, naturelles et synthétiques. Puis, en 1962-1963, le ralentissement et l’essor des ateliers mécanisés imposent un choix. Jean et Madeleine refusent la course à la série et abandonnent le synthétique pour se concentrer sur la pierre fine naturelle et la taille artisanale.
Ce choix n’est pas un repli nostalgique. Il oblige à acheter le brut, juger les lots, immobiliser du capital, trouver des clients et créer un réseau international. Le Brésil et Madagascar deviennent les principales sources ; la Colombie fournit les émeraudes ; l’Asie, les rubis et saphirs. Leur fille Brigitte complète la chaîne par des formations gemmologue, commerciale et bijoutière, puis développe la création et du magasin. La pierre, la monture, le service et la relation personnelle forment désormais une seule proposition.
Jean Trabbia reçoit une médaille d’argent au XIe concours de l’Exposition nationale du travail en 1966.
Cette histoire familiale illustre la stratégie qui permet au métier de survivre : quitter le produit interchangeable pour la singularité, maîtriser l’approvisionnement et la vente, et associer la taille à la connaissance gemmologique et au bijou. Elle donne à Mijoux une place non seulement patrimoniale, mais prospective.
Les dates majeures ayant influencé le travail lapidaire
- 16e & 17e siècles : selon la tradition, des artisans catholiques quittent Genève calviniste pour s’installer côté français.
- 1685 : la révocation de l’Édit de Nantes pousse des lapidaires et bimbelotiers protestants et juifs de Paris vers Genève, puis vers le Pays de Gex et le Jura.
- 1er mai 1704 : brevet de Nicolas Fatio de Duillier et des frères Debaufre à Londres pour l’emploi du rubis percé dans les mécanismes d’horlogerie.
- 1712 : Joseph Guignard, premier lapidaire de la vallée de Joux ; une cinquantaine de pierristes y travaillent en 1749.
- Vers 1735 : d’après la tradition locale, Michaud des Thoramy (Lamoura) taille les premiers contre-pivots dans le Haut-Jura.
- 1770 : Voltaire fonde la Manufacture royale de Ferney avec les horlogers genevois « Natifs » ; Genève ferme ses frontières au Pays de Gex.
- Milieu du 18e siècle : essor du métier sur le plateau de Septmoncel, Les Molunes, Lamoura et Lajoux, ainsi qu’à Mijoux et Lélex dans la Valserine.
- 1765 : l’Encyclopédie de Diderot décrit les roues de cuivre, de plomb et d’étain utilisées par les lapidaires.
- Fin du 18e siècle : exportation vers Paris ; premiers brillants à 32 facettes attribués à Pierre Hubert Lançon.
- 1827 : 3 500 personnes occupées à la taille des pierres à Septmoncel et dans l’arrondissement de Saint-Claude.
- 1859 : Armand Audiganne publie dans la Revue des Deux Mondes la première grande enquête sur les lapidaires de Septmoncel.
- 1874-1878 : Eugène Goudard ouvre des diamanteries mécaniques à Saint-Genis-Pouilly (1874), puis à Montbrillant près de Saint-Claude (1878), et ensuite à Divonne, Mijoux, Thoiry et Gex.
- Vers 1880-1895 : invention du bâton mécanique à La Pesse ; Émile Dalloz met au point la taille de 24 et 32 facettes à la fois.
- 1891 : fondation de la coopérative « Le Diamant » à Avignon-lès-Saint-Claude.
- 1902 : procédé Verneuil de synthèse du rubis et du saphir.
- 1911 : création du Syndicat des ouvriers lapidaires de Septmoncel.
- 1914-1920 : apogée du métier ; fondation effective des Ateliers coopératifs des Lapidaires Jura et Ain le 27 novembre 1919.
- 1925 : une vingtaine d’ateliers de lapidaires ; très peu survivront à la crise des années 30.
